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 Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]

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MessageSujet: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 18:32

Posés noirs sur blanc, les mots lui donnaient l'impression de danser devant elle, comme des volutes irréelles dans lesquelles elle se serait noyée malgré elle. Elle était persuadée que cette fine écriture tracée de noir, légèrement penchée, était la sienne, mais elle n'était même plus certaine de cela. Elle ne reconnaissait pas ces mots comme les siens, et dût s'accrocher à la table pour ne pas vaciller. Elle eut beau cligner des yeux plusieurs fois, comme pour se recentrer dans la réalité, la pièce exiguë lui semblait inconnue, tout en lui procurant une impression de déjà vu. L'alcool semblait déjà commencer à se diluer lentement dans son corps, dans ses muscles tendus, sous chaque pore de sa peau. Cette sensation en était presque enivrante, comme l'impression de pouvoir enfin s'extirper de ce corps qu'elle haïssait tant. Cette enveloppe d'elle-même, faite de chair, de sang et d'eau où elle peinait depuis tant d'années à se reconnaître, où elle n'avait jamais pu se résoudre à se sentir comme chez elle. Elle alluma une cigarette, il ne fallait pas perdre pied, ni se libérer de cet état second dans lequel elle se sentait tellement plus vivante, à l'abri de tous les regards, pouvant se plonger dans l'introspection ou dans des réflexions sans aucun lien logique. Elle ne savait même plus si ces souvenirs étaient flous, s'ils avaient réellement pris vie autrement que dans son imagination éthylique. Qu'importe. Elle actionna la roulette du briquet, la flamme venant éclairer faiblement la pièce, se reflétant dans le miroir victorien, lui donnant une dimension presque surnaturelle. Encore un coup de son imagination, sans doute. Elle tira une longue bouffée et recracha la fumée lentement, puis jeta un coup d'œil à son propre reflet. Ce qu'elle y vit lui arracha un rire rauque, cynique, presque douloureux. Elle avait en face d'elle la réplique exacte de ce qu'est un individu à sa dernière heure, pour qui la mort n'est plus un simple futur lointain, mais une évidence totale. Une évidence. Elle sourit. C'était la vie entière qui quittait son être. C'était totalement grisant ...

2.01.2012 - Schizophrenic Orange
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 18:51

Entassée là, ma chair en vrac rigole des dunes de lendemain. L'alcool qui coule, la marée franche. L'oubli rôde. Avec les feuilles d'essais au feu, me regarde d'en haut. Ma main lasse, les tas paquetés, la mort s'explique : c'est assez, ma chère. Embarque.

13.02.2012 - Schizophrenic Orange
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Arwen
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 19:25

Tu jongles avec les mots, tu les fais vivre. Ne t'arrête pas!
Merci :)

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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 19:43

Si j'arrête ça, bah ... je crève, en fait.
Merci encore une fois ...
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 19:55

Que reste-t-il, dans ce monde gangrené d'insatisfaction, dans cette banalité jonchée de désespoir ? Quelques écrits bien médiocres signés de notre blaze. Quelques faits qui nous ressemblent à tel point qu'on ne peut les faire revivre sans s'épancher un peu plus sur nos souffrances cachées, bien plus éloquentes que toutes les conneries qu'on peut débiter sur soi et sur les autres, en passant. Quelques souvenirs bousillés par les photos jaunies et les interprétations. Et puis quoi ? Le silence. Hurlant. Obsédant. Significatif. Révélateur. Reflets de nos titubations morbides. Au bout du grand sommeil, il n'y a peut-être rien, finalement. J'n'ai plus en moi la mélodie pour faire danser les maux ...


6.03.2012 - Schizophrenic Orange
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 19:58

Aujourd'hui jour comme les autres, ou pas. J'pense à trois gosses seuls avec leur père alcoolique pendant que leur mère est dans le coma. Pauv' gosses. Vie de chienne. Tentative de suicide d'une mère qui tenait plus, qui pensait que ses bouts de chou allaient être mieux sans elle. J'ai envie de dire ou pas. Re-Pauv' gosses. J'pense aussi à six autres gosses, qui supportent leur mère alcoolique. Aaahh l'alcool. Quelle merde. "J'te passe quarante euros pour aller leur acheter à bouffer". Eh bah nan, quatre litres de rouge c'est mieux, t'as moins l'impression d'être pauvre. Merde. Pi j'vais faire un p'tit crédit de quatre-cent euros de clopes, j'suis sûre que quelqu'un sera là pour payer tout ça. Tiens, mon fils. Vingt ans, a arrêté les cours pour aider ses parents, passe ses journées de libre à éviter un homicide. Quelle vie, quelle jeunesse. Et toi t'es là. Tu regardes, espères pouvoir servir à quelque chose, aider. Putain d’impuissance. T'écoutes du Yann Tiersen en boucle, pour éviter d’entendre les cris et les pleurs à coté de toi. Tu réconfortes ceux que t'aimes comme tu peux. C’est dur. Trop dur. Aider les gens sans pouvoir s’empêcher de partager leur douleur, ça fait mal. Trop mal.
"Papa, j't'en prie, arrête de boire." "Papa, j't'en prie, arrête de taper sur maman." "Papa, t'aurais pas bu et tapé sur maman, elle serait pas partie." "Papa, t'as pourri ma vie."
Et tu continues à pleurer en écoutant du Yann Tiersen, toute seule, avec ce qu'il te reste, une bouteille de sky.
"Papa, j'deviens comme toi."


21.03.2012 - Schizophrenic Orange
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Arwen
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 20:01

Arff c'est super poignant Crying or Very sad

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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 20:19

Arwen a écrit:
Arff c'est super poignant Crying or Very sad
C'est surtout tragique. M'enfin.
Merci de me lire.


Dernière édition par Schizophrenic Orange le Mer 6 Juin 2012 - 8:21, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mar 5 Juin 2012 - 20:20

Arwen a écrit:
Arff c'est super poignant Crying or Very sad
C'est surtout tragique. M'enfin.
Merci de me lire.
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Arwen
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mer 6 Juin 2012 - 8:09

Tragique oui mais superbement écrit ...

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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Mer 6 Juin 2012 - 8:21

Il y a des jours où la jasette et les cigarettes ne suffisent pas à assouvir notre besoin de destruction personnelle. Ces jours-là, on s’amène aussi une caisse de bière, une caisse de douze qu'on entame et qu'on ne finit que quelques heures plus tard, mais toujours une de douze quand même. On en cale deux, puis on prend notre temps pour ouvrir la troisième, attendant patiemment les effets de l'alcool. Nos propos, ces jours-là, sont plus émotifs, plus changeants. Le lendemain, on en a oublié le plus gros, mais il n'y a là rien d’exceptionnel. On a déjà pensé à prendre du fort ou du vin à la place (c’est plus économique et ça donne moins mal au cœur), mais on ne le fait jamais.

- Pourquoi est-ce que t'es encore en vie ?
- Prends-toi une autre bière.
- Je suis sérieuse, la question se pose. Tu sais comme moi qu'on sera jamais heureuses. On y a trop travaillé, et maintenant même chasser le bonheur est rebutant.
- On déteste notre vie, et on vit.
- Ça serait plus simple d'être morte. On a abandonné l'avenir, on hait le monde, et on n'a jamais eu la moindre compensation pour toute la merde qu'on endure.
- Même avec une compensation, je crois pas que ça irait mieux. À moins qu'on vende le bonheur en boîte.

Elle me frappe de son poing sur l'épaule. Rien de méchant, juste de quoi attirer fermement l'attention.

- Ça s'appelle de l'héroïne.
- Non, ça c'est du plaisir en boîte.
- Même maudite affaire.
- Essaie toi pas, je sais que tu fais la différence.
- Je sais.

Je termine ma bière d'une gorgée exagérée, en renversant un peu du côté des lèvres. L'alcool commence à faire effet. J'en ouvre tout de suite deux autres et lui en tend une, même s'il reste encore trois bonnes gorgées dans la précédente.

- Tout nous pousse à mourir. Rationnellement, émotionnellement, je veux crever. Et toi aussi.
- Ce doit être l’habitude. On a trop appris à vivre.
- Tout petit, tout ce qu'on apprend sert à ne pas mourir. Toujours la sécurité et tout ça. On n'apprend pas à être heureux.
- Les enfants savent être heureux, ils n'ont pas besoin de l'apprendre.
- Les adultes ont besoin de l'apprendre.
- Mais on ne leur apprend jamais. Il faut le trouver tout seul. Apprendre sur le tas.
- Tout le monde assure que la vie est le bonheur. Même les cons savent que c'est différent, et on continue de construire nos sociétés autour d'un principe erroné.
- La mort est trop mal vue. La pression pour la vie est trop forte. Certains voient du potentiel de bonheur dans tout.
- Le contraire serait mieux ?
- Non.

J'allume une cigarette. L'alcool se fait sentir, et donne le mélange explosif qu'on connait trop, l'envie de tuer. L'envie de se venger de notre vie en prenant n'importe laquelle, de rendre une justice personnelle en faisant souffrir n'importe qui de présent, pour peu que ça ne demande pas trop d'effort.

- Avec un pic de métal mince. Un pied, pas plus long.

Elle dit ça dans le silence. Une promesse qu'on avait faite dans un moment de grande solitude, celle de toujours exprimer à l'autre nos envies de tuer. Pas pour s'en garder, parce que les exécuter est trop ambigu. Et trop dangereux de toute manière. Juste pour en parler, parler de ces choses dont on ne parle avec personne, parce que personne ne les comprend. Rapidement, la formulation s’est raccourcie ; nul besoin de spécifier ce qu'on compte faire avec ces objets dangereux : les meurtres sont implicites.

- Où ?
- Dans le cou. Peut-être le palais.
- Ça serait salissant.
- Pas grave.

C'est une promesse si vieille qui n'a jamais vraiment été utile. On déteste toutes deux dire ce genre choses. On l'honore pourtant, peut-être par habitude, peut-être par dépit. Peu importe. J'allume une deuxième cigarette, la deuxième encore entre les lèvres ; je suis énervée à ce point.

- Si y'avait une bonne raison pour notre vie de merde ...
- On serait fixés. Mais pas plus heureuses.
- On pourrait prévenir le monde.
- Ça pourrait aider. Aider rend fier. On se sentirait nobles.
- On le serait pas vraiment.
- Détail.
- Je sais.

Mes pensées divaguent. Je ne reconnais aucune constellation, mes yeux délirent trop. L'alcool & ses effets que je connais trop : le corps mou, les yeux fous, le rire facile, la douleur noire, l'esprit brisé, l'estomac mouvementé.

- Un coup de hache au front. À l'horizontale.
- Émoussée.
- Nan, bien aiguisée. Les cicatrices seront plus belles.
- Moins de travail pour l'embaumeur.

J'ai envie de pleurer, pour aucune raison. De me lever et de hurler ma douleur, déranger tout le pays d'un cri, réveiller toute la maisonnée. De me jeter dans les bras de cette fille qui erre dans ma tête mais n'est pas moi. Puis la repousser et la frapper violemment, lui défoncer la gueule, la faire payer pour toute ma vie alors qu'elle souffre déjà la sienne. Être celle qui crée la douleur pour une fois, pouvoir enfin la contrôler, la dominer, la diriger. L'ultime inversion des rôles. Tout ça en deux ou trois secondes, après quoi plus rien. Ne reste qu'un serrement de gorge.

- Partout autour les gens sont heureux.
- Les critères sont les mêmes que pour la mort.
- Grand, faible, con, beau, malade, sociable, émotif. Tout et son contraire.
- Tous égaux. Tel pourcentage de chances de vivre le bonheur.
- Le chercher, le pourchasser, le rejeter, le donner. Plein d’approches, une cible.
- Et aucune recette miracle.
- On veut soigner le cancer, l'Alzheimer, le Parkinson, les malformations, l’obésité, l’anxiété, les crises cardiaques, la maniaco-dépression, l'environnement, la morale qu'était mieux avant, la philosophie déviante. Même la schizophrénie.
- On s’essouffle, on s'étend, on gaspille le temps.
- Avec le quart des recherches qu'on a faites sur le cancer du sein, on aurait pu trouver tous les réseaux de plaisir et de satisfaction dans le cerveau, se plugger en permanence sur des génératrices et s’activer la dopamine à perpétuité.
- L'évolution a tué le bonheur facile. La recherche frénétique était plus adaptée.
- On pourrait se consacrer à créer une drogue parfaite qui rendrait tout satisfaisant et agréable. Mais ce serait trop simple.
- Ce serait l'écroulement de la civilisation.
- On a peur de passer pour des hédonistes sans vision. Pourtant on passe par quatre chemins vers le même but.
- Avec ta drogue parfaite, même se faire regarder de haut par des sociétés hypothétiques snobs serait l'fun.
- Ça serait mal ?
- Ça serait beaucoup trop bien. 
- Mais trop de cons détestent l'idée de modifier la chimie du cerveau.
- Pourtant c’est exactement comme modifier la chimie du corps.
- Ils s'imaginent que le cerveau est parfaitement contrôlable.
- Et qu’on est des malades imaginaires.
- On les traite pas de cons pour rien.

Je ne le sais que trop bien. Je vis sous l'influence d'une conne. Elle vit dans la tête d'une conne. Une absurdité à laquelle on a trouvé le moyen de s'habituer, ce qui n'a en rien diminué la douleur.

- Tu m'aimes toujours ?
- Oui. Pareil pour toi, j'imagine.
- Oui.

Plutôt que de verser une larme, on a pris une dernière bière chacune.



J'y bossais depuis un mois. Terminé aujourd'hui même, le jour où on crève - Schizophrenic Orange
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Ven 8 Juin 2012 - 9:45

C'est un vrai plaisir de te lire. Wink
J'aime bien la tournure de tes phrases.
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Dim 10 Juin 2012 - 9:55

Merci ... Wink
C'est quand j'relis ce genre de conneries que j'ai écrites que je me dis que ... bah que rien, en fait. Dernière révérence ?

C'est à 14 ans qu'on commence à fuir pour vrai. Fuir, à cet âge là, c'est tout quitter. D'un coup. Tout mettre dans un sac à dos et partir le plus loin possible, le plus vite possible. On prend sa bécane et on s'en va, sans rien dire, la nuit. Comme un voleur sauf qu'on sort par la fenêtre au lieu d'y entrer. On n'a pour guide que la lune et les étoiles mais c'est déjà trop. Après tout, on a quitté la maison pour ne plus avoir de guide, alors à quoi bon suivre les étoiles ?
Fuir, à 14 ans, c'est conquérir sa liberté. L'apprivoiser un peu, aussi, parce qu'on est pas habitué d'être plein de vent comme ça. C'est devenir pour la première fois quelqu'un, sans attache, comme un gitan ou un anarchiste. C'est quitter des parents bornés qui aiment plus leur travail de comptable que les soupers de famille. C'est partir pour de bon avec la rage au ventre. C'est découvrir la fuite dans toute sa splendeur et toute sa misère.
Fuir la première fois, c'est un choc, parce qu'on se rend compte que la vie ce n'est pas seulement nous, c'est aussi le sans-abri avec qui on jase pendant des heures de sa maison qu'il vient de perdre au jeu et de son entreprise qui a fait faillite. C'est aussi le vieux qui prends sa marche chaque jour parce qu'il a peur de mourir trop vite. C'est aussi la jeune voisine qui nous suit pendant quelques rues avant de rester derrière parce qu'elle ne sait pas ce qu'est la liberté. Des punks avec leurs habits déchirés et leurs cheveux verts et rose et bleu et brun, qui nous donnent de la drogue si on les aide dans leurs petits crimes ridicules. On obéit parce que ça nous donne une maison, mais on finit par regretter et on s'enfonce. Alors là, on finit toujours par retourner à la maison, malgré soi, parce que fuir fait toujours peur à 14 ans.


À 16 ans, on se met à fuir avec des amis. On s'est rendu compte que fuir tout seul faisait peur et que ça n'aidait pas, parce qu'on finissait toujours par se retrouver perdu, et même un père absent est mieux que la solitude. Alors on se met en bande et on s'installe dans un parc. On fume et on boit jusqu'à perdre la tête, jusqu'à se perdre dans nos têtes. On vomit nos malheurs en vrac, puis on continue de boire pour fuir l'école de merde qu'on fréquente chaque jour de ce foutu hiver qui ne veut pas passer. On agace les policiers qui viennent fouiller le parc pour ne pas nous voir déranger, en leur lançant des canettes de bières et en courant le plus vite possible. On boit parce que c'est devenu ça la liberté, s'injecter le plus de malheur possible dans le corps puis courir dans la rue avec l'ivresse de la jeunesse.
Et là, quand l'extase de l'alcool et de la drogue disparaît, on pleure sur nos vies de merde, et on espère qu'on va pouvoir fuir dans les petites gouttes de pluie qui dévalent nos joues et nos cœurs. On fait juste crier, en fait. On hurle que nos parents ne nous aiment pas, que nos professeurs ne nous aiment pas, que le monde entier est contre nous et qu'on est malheureux. Des fois, ce n'est pas vrai, parce qu'on a une vie de rêve, mais on pleure pareil parce que tout le monde fait la même chose. Et on a besoin de faire comme les autres, parce qu'on a peur de nous-même.
Puis, on embrasse la première personne venue parce qu'on a l'impression de n'être plus un enfant et de devenir adulte pour vrai, sans menottes et sans responsabilité. Et puis on baise. Si on est malchanceux, on se met à l'aimer assez pour qu'elle nous emprisonne et nous empêche de continuer à courir. Après tout, le premier amour est toujours le plus beau du monde. Sinon, on fuit pour de bon, parce que c'est facile de fuir à 16 ans.


À 18 ans, on en a assez de notre petit quartier. C'est bien normal, après tout, parce que ça fait des dizaines d'années qu'on traîne sur les mêmes rues, les pieds englués sur le même asphalte, avec le même gazon qu'on coupe depuis des années et des années. Alors on travaille tout l'été dans des trucs plus ou moins licites pour ramasser de l'argent et on part.
Où ? Ça dépend. En Europe. Aux États. En Afrique, si on veut vraiment refaire sa vie et qu'on a l'impression de l'avoir manqué d'un bout à l'autre. L'important, c'est qu'on part. Un peu comme à 14 ans, en fait. Avec un grand sac à dos et personne pour nous tenir la main, parce qu'on comprend qu'on n'aura jamais personne pour nous tenir la main de toute façon, ni ici ni ailleurs.
Rendu là, on marche. On parle à des gens. Tout pour fuir notre petite banlieue paumée où l'air pue les poubelles et l'hypocrisie. On est enfin libre, avec le vent rouge qui nous passe dans les cheveux et avec la terre molle qui s'étends sous nos pieds. C'est sûrement la fuite la plus réussie de notre courte existence. Plus de responsabilité et le bonheur enfoui dans un gros sac à dos, alors qu'on fait du pouce sur l'autoroute et qu'on visite Barcelone, Ouagadougou, Amsterdam et la statue de Bolivàr.
On a surement la plus belle année de toute notre vie. Des fois, on rejoint même un petit groupe d'hippies, cachés sous un pont à Paris ou dans un parc à Copenhague, et on parle de la vie sans attache. Et on fume pour oublier nos jeunesses et nos erreurs et pour se dire ô combien on est vivant. On se ment, bien sûr, parce qu'on sait très bien qu'on est en train de fuir la réalité à l'autre bout du monde, et qu'on va se réveiller le lendemain avec un maximum de quarante dollars en poche, la taule qui nous court après et plus rien à faire. Mais on profite du moment, parce que c'est beau fuir à 18 ans.


Fuir à 21 ans, c'est tout le contraire. On a arrêté de fuir le monde de nos parents et de nos grands-parents et on s'acharne à rentrer dans la société avec toute la hargne de notre cœur, parce qu'il faut bien manger et qu'on est fatigué de dormir toujours sous le même pont, surtout après avoir visité autant de belles villes. Alors on devient architecte, ou dentiste, ou comptable, ou ingénieur. On fait des études. On devient un étudiant respectable. Un citoyen modèle. Le seul problème, c'est que les modèles proviennent des publicités de Coca-Cola ou de voitures de sport.
On sort dans les bars avec des amis, même si ce n'est pas comme avant. On boit moins, ça nous coûte plus cher. On ne vomit plus nos émotions, on les refoule, on les fuit. On s'efforce de trouver un bon pigeon qui étudie dans le même domaine que soi, parce que ça nous donne un alibi au cas où quelqu'un qui nous connaît bien se demande ce qu'on fait à traîner devant les facs sans jamais vraiment y entrer. Par exemple, ce qu'on fait en conneries du genre avec une passion pour la musique. On n'a même plus besoin de lui répondre, parce qu'on n'a plus besoin de passion, simplement de l'argent pour payer le loyer et ne pas avoir à confronter notre âme.
Fuir à cet âge là, c'est refuser d'être soi-même, parce que ça fait peur être soi-même quand personne n'est comme soi. On n'a pas de modèle sur lesquels se fier, on n'a personne pour nous prouver que oui, c'est possible d'être heureux en étant trompettiste ou chanteur d'opéra. De toute façon, vaut mieux avoir une belle vie malheureuse, parce que ce serait bien trop dur d'accepter le contraire.
Fuir à cet âge là c'est payer son premier appartement tous les mois. C'est avoir l'impression d'être libre parce qu'on dépense plus et qu'on choisit nous même notre repas et nos vêtements et l'heure du coucher. C'est ramener un coup à tirer chaque soir pour le plaisir, parce qu'il n'y a rien de mieux à faire et que c'est toujours mieux à deux ou à trois que tout seul. Et les corps s'en vont ensuite et on ne dort plus, parce que ce n'est pas ce qu'on espérait, fuir à 21 ans.


Fuir à 34 ans, c'est la mort. Tout est gris, maintenant, parce qu'on a trouvé un bon emploi comme professeur, entrepreneur, courtier d'assurance. On fait de l'argent. On a un premier enfant, bien sûr, parce qu'il faut bien avoir des enfants et que rendu dans la trentaine, après 6 ans de mariage, il commence à être temps. Obligation sociale, toujours.
On fuit alors dans le travail, parce que changer des couches nous fait chier au plus haut point et que d'entendre bébé pleurer nous irrite. On fait de l'argent et on se fait entretenir par le bonhomme pour qu'on arrête de l'importuner avec nos putains de problèmes de maternité et la seconde grossesse et la fausse couche et la dépression. Et là quand on n'est plus capable on divorce, et on se fait entretenir par le bonhomme pour qu'on arrête de l'importuner avec nos pensions alimentaires et notre statut de mère monoparentale et notre nouveau mari bien mieux que l'autre et la seconde dépression.
Et on fuit dans le café le matin et dans les dossiers au bureau. On fuit dans les bars de jeunes où on aimait traîner avant et où l'on n'est presque plus le bienvenue parce qu'on est rendu vieux, à 34 ans. Et pour avoir du plaisir on boit, parce qu'on a l'argent pour boire rendu à cet âge là. On paie des tournées à des jeunes de 17 ans qui n'ont même pas le droit d'être là mais qui nous trouvent super sympathique avec notre portefeuille qui déborde d'alcool. Et puis on se met à boire tout seul parce que les gens commencent à nous trouver bizarre et plus ça va plus on boit. Un jour on arrête de sortir parce qu'on n'a même plus besoin des gens pour boire, ça devient comme un automatisme. On s'enferme dans notre petite chambre avec du gin et de la pornographie, et on perd notre temps à ne pas vivre. Après tout, c'est facile de fuir quand t'as une caisse de 24.
Et on se souvient de nos 18 ans en Lituanie et en Australie et dans les îles Illiaques et on s'emmerde royalement dans un cabinet de dentiste tout sale avec un vietnamien et une nymphomane. On s'enfuit ainsi dans nos souvenirs parce qu'ils ne coûtent rien et ne nous demandent qu'un peu d'alcool et quelques photos pour revenir.
Des fois, quand on se dit qu'il fait froid dans notre vie, on s'en va se réchauffer à Cuba ou en République Dominicaine dans un tout-inclus, avec tous pleins de gens comme nous qui ont l'impression de vivre pour vrai parce qu'ils sont en train de se faire dorer au soleil. On mange de la noix de coco et on se répète qu'on est donc bien dans l'eau turquoise. Mais on pleure un peu la nuit, parce que c'est triste fuir à 34 ans.


Fuir à 40 ans, c'est se rendre compte pour la première fois que notre vie n'a pas vraiment de sens en ce moment. C'est se découvrir musicien, homosexuel, pilote d'avion, amoureux de notre amie d'enfance. C'est se rendre compte qu'on pourrait écrire un roman, faire de la plongée, traverser l'Amérique sur une moto. Fuir, à cet âge là, c'est renoncer à notre bon travail comme cadre chez Microsoft et signer sa démission. C'est retirer tous ses investissements, les empiler en argent comptant dans un grand sac et s'acheter un bateau, puis faire le tour du monde avec cette belle femme qu'on a rencontré dans un hôpital et qu'on pourrait passer le reste de la vie avec.
Fuir à 40 ans, c'est peut-être pas vraiment fuir. Au contraire, c'est peut-être plus arrêter de fuir, devenir soi-même pour une fois. Comme à 18 ans. D'ailleurs, on n'arrête plus d'y penser, à ce beau voyage d'il y a vingt ans, et on veut faire mieux, plus beau, plus loin. On se met à peindre et à faire des expositions un peu partout, et les gens s'étonnent de ne jamais nous avoir vu avant avec un tel talent. On fuit les restants de notre vie de vulgaire produit moderne parce qu'on n'est plus capable de supporter la modernité. On s'efforce d'oublier les 20 ans de travail acharné qui n'ont rien fait que nous apporter des petits bouts de papiers ridicules avec, imprimé dessus, la grosse face de la reine. On se promène dans les cafés et on récite des vers tous pleins d'expérience et de vécu, et les jeunes sont étonnés parce qu'on a le double de leur âge et qu'ils n'ont jamais entendu parler de la vie comme ça. Et on leur sourit en faisant comme si l'on avait tout vu dans notre vie et on leur parle, parce ça rend jeune fuir à 40 ans.


Fuir à 60 ans, c'est abandonner. C'est se rendre compte après des années de course qu'on a dépensé tout notre argent et qu'on ne fera pas carrière dans la chanson ou dans la poésie ou comme pilote de course. C'est bien triste, parce qu'on dirait que nos espoirs s'écrasent sur la glace et que nous on reste debout en mort-vivant, avec le reste de la vie en face et plus rien pour la remplir. Alors on se trouve un emploi sur une chaîne de montage de batteries de char et on essaie de se bâtir un petit fonds pour notre retraite qu'on n'ose même plus regarder en face.
Fuir à cet âge là, c'est renoncer à tout ce que l'ont est. C'est la plus grande imposture de toute l'histoire de notre vie, c'est nous trahir nous même parce qu'on a peur de ne plus être capable de continuer à fuir. C'est reprendre contact avec nos enfants et avec notre ex-connard, parce qu'on a de la difficulté à assumer qu'on veut les oublier. Et avec nos parents à l'article de la mort qui nous ont allègrement foutu dehors. C'est gâter ses petits-enfants pour avoir l'air normal, sans le bonheur qu'il y a derrière parce que ces petits-enfants là nous apportent autant de bonheur que le chien de la voisine qui n'arrête pas d'aboyer.
Fuir à 60 ans c'est avoir peur de s'essouffler avant la fin, de ne plus être capable de se rendre jusqu'au sprint final et de manquer les honneurs. Alors on se met à courir pour reprendre la forme, parce que la bière commence à nous monter au ventre et à faire comme une bosse. Mais faire du jogging, c'est admettre qu'on a trop peur de courir pour vrai, de continuer la route qu'on avait pris à 40 ans et qu'on a quitté par peur du ridicule. C'est pour ne pas mourir trop tôt qu'on fuit à 60 ans.


Fuir à 80 ans, c'est commencer à oublier. Au début, on le fait par exprès. On oublie le nom de nos petits-enfants, de notre médecin, de notre chien et du laitier. Parce que c'est plus facile de ne pas avoir à se souvenir des noms. Ça enlève les attaches émotives, parce qu'on a plus de raisons de les aimer si on fait semblant des les oublier. Puis, on se rend compte qu'on oublie pour vrai, parce qu'on est vieux et fatigué. Et là, on ne peut plus fuir.
On essaie par tous les moyens de se rattraper. On découvre que 80 ans de fuite nous ont donné le réflexe d'oublier tout et de recommencer à neuf, et notre mémoire s'en souvient. Alors elle nous force à oublier, l'adresse de nos enfants, l'horaire des autobus, notre morceau préféré de Ludwig Van. Puis, ça devient pire, parce qu'on oublie toutes nos fuites. On oublie la peur qu'on avait à 14 ans, et la vie facile qu'on ne pouvait plus supporter à 16 ans. Le voyage de nos 18 ans, le plus beau moment de notre existence. La vie rangée à 21 ans, notre ex-famille dans la trentaine. On oublie les bonheurs de nos quarante ans et la peur de notre soixantaine. On fuit parce qu'on n'a plus le choix de fuir et que notre corps nous force à renoncer à tout, mais on ne veut pas.
On veut rester encore dans ce monde parce que fuir ne sert à rien d'autre que nous faire souffrir de ne pas avoir ce qu'on voudrait. Fuir, c'est vivre dans le futur ou dans le passé, c'est abdiquer de vivre pour vrai, de prendre son café le matin en faisant des sudokus et en écoutant la radio. On ne veut plus fuir, on veut rester pour toujours, faire partie de ces jeunes qui jouent du banjo au coin du feu en rêvant, redevenir comme ces vieux hommes heureux qui gâtent leurs petits-enfants pour les rendre contents d'être en vie et pour être contents eux-mêmes. Mais on ne peut plus, parce qu'on a fuit trop longtemps et qu'on ne peut se combattre soi-même. Fuir à 80 ans, c'est le désespoir.


Puis arrive l'instant fatidique où l'on a plus assez de force et de mémoire, et ou on a tout oublié parce qu'on n'avait pas le choix. L'âge n'importe plus. De toute façon on ne s'en souvient plus. 90 ans ? Peut-être 100. Peu importe, parce qu'on meure alors à petit feu, avec la famille tout autour et les enfants de nos petits-enfants qui ne comprennent pas pourquoi vous restez cloué dans le lit sans rien faire. Ou bien, on se retrouve dans un centre pour des gens comme nous qui ont oublié ce que c'était d'être jeune. Parce que c'est ça la vieillesse : lever le drapeau blanc et laisser les rides s'étendre jusque dans notre âme et détruire tout ce qu'il restait de la flamme des 16 ans.
Quand on regarde autour, on ne voit que d'autres vieillards comme nous qui mangent de la soupe en ricanant sur des vieilles blagues qui ne veulent plus rien dire. Mais on n'est pas mieux qu'eux. On ne vient presque plus nous voir parce qu'on ne fait que radoter des histoires qui n'ont jamais eu lieu.


Sur notre lit de mort, enfin, il ne nous reste que la fuite.



Schizophrenic Orange
Texte déterré aujourd'hui même, jour qui sonne le glas d'une certaine orange schizophrène. Elle n'était peut-être même pas mécanique, au fond. Plutôt automatique.
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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   Dim 10 Juin 2012 - 12:41

Tellement vrai !

La fuite est aussi caresse lorsqu'elle permet de vivre pleinement ses rêves...
Car après tout la vie est courte, alors ne passons pas auprès des choses qui nous tiennent à coeur.

J'aime ton texte car il est "ouverture d'esprit"...
Analyser les différentes étapes d'une vie...
Ou les objectifs sont différents.

Et pourtant la subtilité nous montre qu'au final la fuite est inévitable.
Bravo pour ta finesse et la profondeur de ton raisonnement.
J'aime !

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MessageSujet: Re: Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]   

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Quand Hyde bâillonne l'innocent Dr Jekyll [Textes divers]
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